Benoît XVI : Dépasser la dialectique par le dialogue et la synthèse ?

21-05-2010  
Classé sous Actualités, Rome

pape_avionAu cours de la brève conférence de presse qu’il a accordée aux journalistes présents dans l’avion qui le menait au Portugal, le 11 mai, Benoît XVI a répondu à une question formulée par le P. Federico Lombardi, directeur de la Salle de presse du Vatican, sur l’annonce de l’Evangile dans un pays en voie de sécularisation avancée comme le Portugal. La réponse du souverain pontife se situe dans la ligne de son discours à la curie romaine, le 22 décembre 2005, au cours duquel il se félicitait des nouveaux rapports, instaurés par Vatican II, entre l’Eglise et les Etats modernes.

P. Lombardi : « (…) Que peut-on dire au Portugal, profondément catholique et porteur de la foi dans le monde par le passé, mais aujourd´hui en voie de profonde sécularisation, que ce soit dans la vie quotidienne ou au niveau juridique et culturel ? Comment annoncer la foi dans un contexte indifférent et hostile à l´Eglise ? »

Benoît XVI : « (…) Nous voyons que pendant ces siècles (du XVIIIe siècle à nos jours) le Portugal a toujours vécu dans la dialectique, qui s´est bien sûr aujourd´hui radicalisée et qui se manifeste par tous les signes de l´esprit européen actuel. Celle-ci me semble être un défi mais aussi une grande opportunité. Pendant ces siècles de dialectique entre illuminisme, sécularisme et foi, il y avait toujours des personnes qui voulaient créer des ponts et créer un dialogue, mais malheureusement la tendance dominante fut celle de l´adversité et de l´exclusion réciproque.

« Aujourd´hui nous voyons que cette dialectique est précisément une chance, que nous devons trouver la synthèse et un dialogue profond et porteur. Dans la situation multiculturelle où nous sommes tous, on voit qu´une culture européenne uniquement rationaliste n´aurait pas de dimension religieuse transcendante, ne serait pas capable d´établir un dialogue avec les grandes cultures de l´humanité, qui possèdent toutes cette dimension religieuse transcendante, qui est une dimension de l´être humain.

« (…) Ainsi je pense que le devoir, la mission de l´Europe dans cette situation sont précisément de trouver ce dialogue, d´intégrer la foi et la rationalité moderne dans une unique vision anthropologique qui complète l´être humain et qui permet ainsi aux cultures humaines de communiquer. C´est pourquoi je dirais que la présence du sécularisme est une chose normale, mais la séparation, l´opposition entre sécularisme et culture de la foi est anormale, et doit être dépassée. Le grand défi de notre époque est que ces deux derniers se rencontrent, de façon à trouver leur vraie identité. Voilà, comme je l´ai dit, la mission de l´Europe et la nécessité humaine dans notre histoire.

Commentaire : La pensée de Benoît XVI est que l’opposition dialectique entre l’Eglise et le monde doit être dépassée en une synthèse nouvelle. Il y voit un défi et même une opportunité. Déjà en décembre 2005, dans son discours à la curie, il disait que ce dépassement était rendu possible par l’évolution historique de l’Eglise et des Etats modernes : « L’opposition de la foi de l’Eglise avec un libéralisme radical, (…) avait provoqué de la part de l’Eglise, au XIXe siècle, sous Pie IX, des condamnations sévères et radicales de cet esprit de l’époque moderne. Apparemment, il n’existait donc plus aucun espace possible pour une entente positive et fructueuse, et les refus de la part de ceux qui se sentaient les représentants de l’époque moderne étaient également énergiques. Entre temps (du XIXe s. à Vatican II), toutefois, l’époque moderne avait elle aussi connu des développements. On se rendait compte que la Révolution américaine avait offert un modèle d’Etat moderne différent de celui théorisé par les tendances radicales apparues dans la seconde phase de la Révolution française. (…) Ainsi, les deux parties commençaient progressivement à s’ouvrir l’une à l’autre. Dans la période entre les deux guerres mondiales et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, des hommes d’Etat catholiques avaient démontré qu’il peut exister un Etat moderne laïc, qui toutefois, n’est pas neutre en ce qui concerne les valeurs, mais qui vit en puisant aux grandes sources éthiques ouvertes par le christianisme. La doctrine sociale catholique, qui se développait peu à peu, était devenue un modèle important entre le libéralisme radical et la théorie marxiste de l’Etat. (…) »

Dans sa réponse aux journalistes le 11 mai, Benoît XVI, contrairement à ce qu’il déclarait en 2005, affirme que cette dialectique s’est « aujourd´hui radicalisée et se manifeste par tous les signes de l´esprit européen actuel ». Malgré cela, le 12 mai au Centre culturel de Belém, il invite les représentants du monde de la culture et des différentes religions au dialogue avec « la vérité des autres », « un apprentissage que l´Eglise elle-même est en train de faire ». De même, le 14 mai à Porto : « Aujourd´hui l´Eglise est appelée à affronter de nouveaux défis et elle est disposée à dialoguer avec les diverses cultures et les religions, cherchant à construire avec toute personne de bonne volonté la cohabitation pacifique des peuples ».

L’intervention du 11 mai éclaire cette synthèse que le pape appelle de ses vœux : il s’agit « d’intégrer la foi et la rationalité moderne dans une unique vision anthropologique ». La question est de savoir si la foi catholique peut être intégrée à la rationalité moderne, dans une unique vision anthropologique, sans être elle-même désintégrée. Romano Amerio répondait que le monde moderne (et la rationalité qui l’habite) a pour spécificité « l’indépendance et l’aséité, le rejet de toute dépendance sauf de soi-même ». Dès lors le défi risque fort de se transformer en dépit. (DICI n°215 du 22/05/10)

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Foi et raison chez Benoît XVI

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