Syrie : « Nous avons peur des islamistes… ils sont exclusivistes ! »

Jean_Clement_JeanbartMgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque grec melchite catholique d´Alep et visiteur apostolique de la diaspora grecque melchite catholique en Europe occidentale (près de 25.000 âmes), s’est rendu en Espagne et en Suisse. De passage à Fribourg l’archevêque a répondu aux questions de Jacques Berset, rédacteur en chef de l’Apic, le 10 novembre dernier. Mgr Jeanbart est né le 3 mars 1943 à Alep dans une famille de 13 enfants. Il a été ordonné prêtre selon le rite grec melchite en 1968 et nommé archevêque d’Alep en 1995.

« Sur le terrain, déclare-t-il, la situation est toute différente de ce que l´on voit chez vous à la télévision… Alep (2e ville du pays) est à 20 minutes de la frontière turque, à 1h de la ville turque d´Antakya, l´ancienne Antioche. La frontière est ouverte et les gens s´y rendent nombreux en voiture, pour y faire leurs courses. Les réfugiés syriens qui se sont installés au sud-est de la Turquie ne sont que quelques centaines, alors que le gouvernorat d´Alep compte près de 5 millions d´habitants. On a enregistré nombre de simples voyageurs en tant que réfugiés… ».

Le prélat n´a pas vu de combats, mais certains de ses prêtres ont été témoins de carnages commis par des groupes armés non identifiés, pour terroriser la population, comme à Jisr al-Choughour. « Si l´ONU parle de 3.500 morts, c´est possible, mais il y a de la violence des deux côtés. Ainsi, dans ces chiffres il y a de nombreux membres des forces de sécurité et des soldats, car les insurgés armés tirent sans hésiter sur les forces de l´ordre. L´armée n´utilise pas des armes lourdes contre les insurgés, comme elle l´avait fait à Hama, en février 1982. Pour réprimer la violence d´extrémistes armés, soutenus par les Frères musulmans, elle avait alors démoli le centre ville, faisant 20.000 morts. Ce n´est pas ce qui se passe aujourd´hui en Syrie… »

Les milieux qui veulent déstabiliser le pays sont minoritaires en Syrie et bénéficient de soutien à l´étranger, de certains pays du Golfe ou de fondamentalistes sunnites, comme un groupe salafiste proche d´Al-Qaïda basé à Tripoli (Liban), note l’archevêque de 68 ans. Les télévisions, Al-Jazira ou Al-Arabyia, transforment une manifestation de centaines d´opposants en milliers d´adversaires du régime et quand la majorité en faveur de Bachar el-Assad descend dans la rue par millions à Alep, Damas, Lattaquié ou dans d´autres villes, ils ne sont plus que quelques milliers, déplore-t-il.

« J´ose affirmer que le président Bachar el-Assad jouit d’un grand soutien (…) de pas moins de 75% de la population, dans les villes comme dans les campagnes. Les Syriens, dans leur immense majorité, ne veulent pas d´un régime islamiste. Le général Daoud Rajha, le nouveau ministre de la Défense, est un chrétien, comme le directeur de la Banque centrale. Bachar el-Assad, pour sa part, est un homme cultivé, un docteur, qui a étudié et vécu en Europe… J´espère que la Syrie ne sera pas le 4e pays à connaître un brusque renversement du pouvoir, après la Tunisie, l´Egypte et la Libye. Ce serait une catastrophe pour toute la région, pas seulement pour les chrétiens », déclare ce docteur en théologie morale de la Grégorienne, à Rome.

« L´abolition du principe de citoyenneté, qui garantit l´égalité de traitement pour toutes les minorités – chrétiennes, druze, chiite, ismaélienne, alaouite – et le retour au confessionnalisme, serait une véritable catastrophe », poursuit-il. Cela provoquerait une grave hémorragie parmi les 1,7 million de chrétiens qui font depuis un demi-siècle l´expérience d´une convivialité réelle avec la majorité musulmane du pays : les chrétiens syriens craignent l´instauration d´un régime islamique fondamentaliste qui imposerait la charia, la loi islamique. Sous prétexte de « démocratisation », relève-t-il, on prépare une situation bien pire si le régime actuel devait brusquement s´effondrer, car le vide serait alors immédiatement occupé par les mouvements fondamentalistes qui sont bien organisés. « Nous avons peur des islamistes, car pour eux, il n´y a pas de place pour des minorités différentes, ils sont exclusivistes ! »

« Chez nous, la convivialité islamo-chrétienne n´est pas un vain mot. Il n´y a pas de discriminations contre les chrétiens, ni du point de vue de l´Etat ni du point de vue de la loi ». Mais aujourd´hui le danger du confessionnalisme, éradiqué il y a près de quatre décennies, ressurgit. Et l´émigration des chrétiens, qui s´était ralentie ces 10 dernières années, risque de reprendre de plus belle, explique Mgr Jeanbart, convaincu que la jeunesse chrétienne doit rester au pays, pour y remplir une mission. « La Syrie, après Jérusalem, n´est-elle pas le premier berceau du christianisme ? » Siège d´un diocèse depuis la fin du IIIe siècle, Alep connaît une présence chrétienne dès le temps des apôtres mais aujourd´hui, plus de 200.000 grecs catholiques melchites originaires d´Alep vivent à l´étranger. « Nos jeunes sont littéralement aspirés par la diaspora. Pourtant le gouvernement nous protège… ».

Dans un entretien accordé au bulletin de L’Œuvre d’Orient, le 1er juin 2011, Mgr Jeanbart affirmait : « Nous sommes pour une réforme sérieuse mais progressive, et pas une révolution, néfaste pour nous chrétiens, mais aussi pour les autres communautés ». « Dans notre pays, les chrétiens représentent près de 10% de la population, soit 2 millions dont 3,5% sont catholiques de tous rites. Ils sont bien intégrés et bénéficient des mêmes droits que n’importe quel citoyen, ils ont accès à toutes les professions, trois ministres sont chrétiens. Les revendications sont légitimes, il faut plus de liberté, d’égalité, de justice sociale, éliminer la corruption est une priorité… mais je pense que la démocratie, dans sa version occidentale n’est pas transposable en Orient. Ils ne sont pas encore habitués à une liberté responsable – ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas la leur donner mais leur en apprendre les règles. Jusqu’à peu en Syrie on ne parlait pas de sa confession, aujourd’hui les événements font ressurgir le confessionnalisme et favorisent l’émergence de mouvements fondamentalistes, notamment salafistes. Ces mouvements sont inquiétants pour les chrétiens. Je pense qu’il faut plutôt un souffle d’esprit national ; notre pays y est mieux préparé que d’autres. Chrétiens et musulmans doivent prendre ensemble des responsabilités ».  (Sources : Apic/œuvre-orient – DICI n°245 du 25/11/11)

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